La nuit s’était drapée d’un voile tiède, presque doux, comme si la ville retenait son souffle pour leur laisser un peu d’espace. M. et L. marchaient côte à côte, leurs pas résonnaient faiblement sur le trottoir, tout en discutant de l’après-midi qu’ils avaient passé ensemble et qui avait fini en soirée. Il commençait à être tard, les rues dormaient déjà, bordées de réverbères dorés et de façades closes.
— Tu es sûre que tu ne veux pas qu’on s’arrête dans un bar prendre un dernier verre ? demanda M..
L. tourna vers M. un regard rieur.
— Et rater mon bus ? C’est mon dernier pour la nuit. Si je le manque, je devrai dormir sur un banc. Ou… trouver une autre solution.
M. se contenta de hocher la tête, feignant la gravité.
— Il ne faudrait pas que tu dormes dehors. Ton chat va s’inquiéter.
— Je n’ai pas de chat.
— Ah. Dommage. Moi non plus. On fait vraiment pitié.
Elle rit.
C’était leur deuxième rendez-vous. Le premier s’était achevé sur un baiser digne d’un film, même si elles étaient toutes les deux d’accord pour ne pas aller trop vite. Celui-ci aurait dû s’achever depuis des heures, mais tout a été prétexte à le prolonger. Mais cette fois, plus d’excuses, L. est décidée à prendre ce bus pour rentrer chez elle. Leur prochain rendez-vous est déjà prévu pour dans deux jours, ce n’est pas si loin.
Elles poursuivaient leur chemin vers l’arrêt de bus, quand un éclair fendit le ciel, suivi du tonnerre qui éclata derrière, une détonation sourde qui les fit sursauter. Les gouttes suivirent aussitôt : d’abord quelques projectiles lourds, puis une pluie torrentielle, qui s’abattit sur elles.
— Oh non… souffla L.
M. réagit au quart de tour en indiquant à L. l’auvent d’une porte cochère trop étroite, mais c’était toujours mieux que rien. Elles s’y précipitèrent. Inutile : la pluie tombait de biais, frappant leurs chevilles, leurs cuisses, leurs reins. Leurs vêtements s’imprégnaient à vue d’œil.
— On est à quinze minutes de ton arrêt, lança-t-elle en scrutant la rue déjà jonchée de flaques miroitantes.
— On n’y arrivera pas sans finir trempés jusqu’aux os, répondit L en frissonnant.
Au même moment, une voiture passa à toute allure, labourant une flaque. Le mur d’eau soulevé les éclaboussa de la tête aux pieds, achevant de les imprégner de l’eau glacée de l’orage. L. poussa un cri de surprise.
M. tenta d’essuyer l’eau ruisselante de son visage.
— On peut aller chez moi, c’est à deux minutes. Au moins, on aura un toit, des serviettes et je pourrai te prêter des vêtements secs.
L la fixa, un frisson miniature dansant sur sa lèvre inférieure, à cause du vent qui s’était levé. Elle hocha la tête.
— Finalement un dernier verre chez toi, c’est une bonne idée.
Ensemble, elles traversèrent la pluie en courant.
***
Le hall de l’immeuble de M. les engloutit dans une pénombre sèche. L’escalier grinça sous leurs semelles ruisselantes.
Arrivé chez elle, M. claqua la porte, comme pour signifier à l’orage qu’il devra se faire oublier. Il fallut quelques secondes pour que leurs yeux s’adaptent : un salon étroit, modeste, mais chaleureux. Le canapé recouvert d’une grande couverture anthracite semblait avide de les recevoir. Une lampe à abat-jour répandait une lumière orangée, un coin chaleureux après la tempête.
M. alla immédiatement lui chercher des vêtements secs et lui indiqua la salle de bain.
— Pour te changer, mais si tu veux prendre une douche chaude, n’hésite pas. Il y a des serviettes dans le placard.
— Je veux bien, merci. Je suis gelée.
***
La porte de la salle de bain grinça doucement, libérant une bouffée de vapeur tiède qui se mêla aussitôt à une odeur de café grillé. Le sweat-shirt gris, bien trop grand, lui arrivait à mi-cuisse ; les manches lui cachaient une partie des doigts. Elle avait dû retrousser le bas du pantalon de jogging pour ne pas marcher dessus. Elle tenta de coiffer ses cheveux d’un geste malhabile, soupira, puis franchit le seuil.
Dans le salon, la lumière était tamisée : une lampe à abat-jour couleur miel, l’éclat ambre d’une table basse en pin. M. était assise de biais, une jambe repliée, l’autre étendue, nuque calée contre le dossier et tenait une tasse de café à peine entamée dont la vapeur s’élevait devant son regard.
M. ne dit rien pendant deux secondes, juste le temps que ses yeux voyagent de ses chevilles à sa nuque. Puis sa voix se posa, mi-taquin mi-sérieux :
— Tu es sexy comme ça.
L. se mit à rire, croisa les bras, même si son cœur fit un bond dans sa poitrine.
— Ne te moque pas.
Elle reposa la tasse et se leva pour se rapprocher d’elle.
— Ce n’est pas une blague. Tu me plais beaucoup.
L. tourna un instant les yeux vers la baie vitrée : la pluie rabattait des nappes opaques contre la vitre, et le tonnerre, lointain mais puissant, roula comme un sourd avertissement. Elle sentit la chaleur lui monter dans le cou et partout où le tissu lui frôlait la peau.
Elle se tourna vers M. et articula :
— Toi aussi.
Le silence tomba, épais. Elle était à moins d’un mètre. Elle leva une main, hésita, puis la laissa retomber.
— Si je te disais que j’ai très envie de t’embrasser, qu’est-ce que tu me répondrais ?
— Que moi aussi j’en ai très envie.
M. referma l’espace entre elles, passant sa main autour de sa taille, la tirant contre elle, pendant que L. glissait une main derrière sa nuque. Leurs lèvres se trouvèrent, d’abord douces, hésitantes, puis rapidement, plus assurées. Elles s’embrassaient comme si elles avaient attendu des années. L. sentit ses doigts se nouer dans ses cheveux mouillés, tandis que les siens, glissaient le long de son avant-bras, remontaient, rencontraient la peau nue à l’intérieur des manches trop larges. Il y eut un soupir, peut-être deux, si synchronisés qu’ils formèrent un son unique. L’orage battait la mesure : enflammé, extérieur, mais aussi intérieur, cette secousse par laquelle elles comprirent que la prudence n’aurait plus cours.
M. recula d’un centimètre, suffisant pour que leurs lèvres restent proches, pour que leurs souffles se mêlent encore.
— On n’avait pas dit qu’on ne voulait pas aller trop vite, souffla L..
— On avait dit beaucoup de choses, admit-il. Tu préfères qu’on attende ?
— Non
— Tu en as autant envie que moi ?
Elle la regarda, les yeux brillants.
— Oui.
— J’aimerais que ce soit toi qui mène la danse.
— D’accord.
— On va dans la chambre ?
L. se rapprocha pour lui murmurer à l’oreille.
— Non, là sur le canapé.
M. acquiesça.
Pas besoin de mot supplémentaire. Elle recula lentement vers le canapé, s’affranchissant de ses derniers vêtements.
L. abandonna également ses vêtements et se rapprocha d’elle. Ensuite il lui murmura :
— Assieds-toi.
En la poussant doucement en arrière, jusqu’à ce qu’elle soit assise au milieu du canapé.
L. s’approcha, toute conscience focalisée sur l’instant précis où sa peau rencontrerait la sienne.
***
Une fois que l’ultime vague, après les avoir submergé, se soit retirée. L. retomba contre M., leurs fronts collés, leurs souffles mélangés. Le silence suivant fut si dense que L. crut percevoir le battement du cœur de M. dans son propre corps. Elle s’écarta avec précaution, délicatement, pour délier leurs corps.
L. se laissa choir contre M., les jambes un peu tremblantes, front dans l’angle chaud de son cou. Dehors, l’orage semblait s’éloigner, ne laissant qu’un clapotement régulier sur les gouttières et, de temps, une bourrasque éteinte. Le salon, pour eux, demeurait feutré : odeur de peau et de café refroidi. Elle tira sur la couverture du dossier pour les envelopper toutes les deux, remonta ses jambes sur le côté. M. appuya un baiser contre son front humide :
— Tu veux quelque chose ? tu veux… rester ?
L. bougea la tête, une secousse qui ressemblait à un oui. Ses doigts trouvèrent les siens, se glissèrent dans l’interstice, doigts entrelacés sans force, geste simple et définitif.
— On reste, murmura L.. Le temps que l’orage finisse… le temps qu’on comprenne.
Elle hocha la tête, sourit, colla sa joue contre son front. Leur sueur se mêla, leurs souffles se calèrent, ralentirent.
Un éclair éteint lointain troua brièvement la pièce, comme un appareil photo immortalisant la scène : deux silhouettes nichées au cœur d’un immeuble modeste, lovées l’une dans l’autre, découvrant à peine la voie qu’elles venaient d’ouvrir ensemble.


Laisser un commentaire